Ce samedi, l’Université de Labé a clôturé un atelier de formation en intelligence artificielle ayant réuni 150 étudiants, en présence du recteur Dr Mohamed Chérif Sow. Si 80 % des étudiants utilisent déjà l’IA dont 60 % dans leurs études , l’institution franchit désormais une étape décisive : co-construire avec ses étudiants une charte pour en réguler l’usage de manière éthique et équitable.

Une formation qui confirme une réalité déjà installée
L’atelier n’a pas révélé grand-chose que l’université ne savait déjà. Une étude interne réalisée l’année dernière l’avait établi : environ 80 % des étudiants de Labé utilisent l’intelligence artificielle, dont 60 % dans le cadre direct de leurs études. Des chiffres qui placent l’établissement parmi les plus avancés de Guinée sur le sujet.
Ce que la formation a apporté, c’est la profondeur. Mamadou Touladio Bah, étudiant participant, résume ce qu’il en retient : « Nous avons appris l’historique de l’IA, ses différentes spécialités comme le data analysis, le data engineering ou encore le data science. Cela a renforcé notre vision en matière d’innovation et de créativité. » Il insiste également sur la maîtrise des techniques de formulation des requêtes les fameux « prompts » clé pour obtenir des résultats véritablement pertinents.
Le revers de la médaille : équité académique et tricherie invisible
Mais derrière les attestations remises et les sourires de la cérémonie, le recteur Dr Mohamed Chérif Sow a mis le doigt sur une réalité moins confortable. L’IA, utilisée sans cadre, crée une inégalité silencieuse dans les salles d’examen.
« Certains étudiants obtiennent de bonnes notes grâce à l’utilisation de l’IA, parfois sans que cela soit détecté, tandis que d’autres, qui s’en tiennent à leurs capacités propres, se retrouvent pénalisés », a-t-il rapporté.
Le problème dépasse la simple fraude. Il interroge le rôle même de l’enseignant dans un monde où le savoir n’est plus son apanage exclusif. « Aujourd’hui, le savoir n’est plus exclusivement détenu par l’enseignant. Les étudiants ont accès à une masse d’informations via leurs téléphones. Cela nous oblige à repenser nos méthodes pédagogiques », a reconnu le recteur sans détour.
Une charte co-construite avec les étudiants : le pari de la responsabilité partagée
Face à ces enjeux, l’Université de Labé a choisi une voie exigeante : ni l’interdiction, ni le laisser-faire. L’institution envisage la mise en place d’une charte encadrant l’utilisation de l’IA en milieu universitaire et entend l’élaborer avec ses étudiants eux-mêmes.
« Nous devons réfléchir ensemble à la meilleure manière d’utiliser l’IA pour qu’elle ne nous desserve pas. C’est pourquoi nous avons invité les étudiants à participer à la co-construction de cette charte », a précisé le recteur.
Un enjeu mondial
L’expert associé, le Professeur Gayo Diallo, enseignant-chercheur en informatique à l’Université de Bordeaux, assure la formation des enseignants. Cette collaboration s’inscrit dans le cadre d’une convention liant les deux institutions depuis plusieurs années. Pour lui, l’enjeu dépasse largement les frontières de la Guinée.

« L’objectif est de favoriser ce qu’on appelle la littératie en IA, afin que les bénéficiaires possèdent les bases nécessaires pour exercer leur métier. Comment améliorer le contenu d’un cours ? Comment évaluer les étudiants ou effectuer une revue de littérature ? C’est un enjeu mondial. En novembre 2025, j’étais au Vietnam pour évoquer cette même question dans une université. À Bordeaux, nous disposons désormais d’un organisme dédié à l’innovation pédagogique, centré précisément sur l’IA. Ce n’est donc pas qu’à Labé que la question se pose : tout le monde cherche à réadapter ses pratiques à l’aune de cette technologie. L’IA est un support comme un marteau, elle peut servir à construire ou à blesser. Il faut apprendre à vivre avec, dans le bon sens, tout en restant vigilant sur la véracité et la qualité des données. »
Former les étudiants avant les enseignants : un choix délibéré
L’initiative émane du service Projets, Planification et Statistiques de l’Université de Labé. Son chef de service, Samba Diouma Camara, en explique la logique.

« La technologie évolue très vite et les étudiants s’approprient ces outils rapidement. Une étude menée l’an dernier au sein de notre institution a révélé que 80 % de nos étudiants utilisent l’IA, dont 60 % à des fins pédagogiques. Il fallait donc agir pour rétablir l’équilibre : si l’étudiant est plus initié que son enseignant, un déséquilibre s’installe. Nous avons sollicité notre partenaire, l’AFD, pour nous aider à corriger cela. Nous avons également choisi des formateurs de niveaux différents pour marquer une progression claire : les maîtres et leurs élèves ne devaient pas partir du même niveau d’initiation. »
Ce choix de la co-construction n’est pas anodin. Il reconnaît que les étudiants ne sont plus de simples récipiendaires de règles, mais des acteurs légitimes de leur propre cadre de formation. Une posture pédagogique moderne, qui pourrait faire école bien au-delà de Labé.
Labé, laboratoire guinéen de l’IA universitaire responsable
Avec cette initiative, l’Université de Labé se positionne à l’avant-garde d’un débat qui traverse toutes les universités du monde : comment intégrer l’intelligence artificielle sans sacrifier l’exigence académique ni creuser les inégalités ?
La Guinée n’a pas à attendre les réponses venues d’ailleurs. Labé est en train d’en construire une, à sa mesure et selon ses réalités.
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