Une étude anthropologique menée dans plusieurs régions du pays apporte des éléments de réponse en mettant en lumière les imaginaires collectifs qui nourrissent le désir de départ sur la question : pourquoi des milliers de jeunes Guinéens continuent-ils de risquer leur vie sur les routes migratoires malgré les drames régulièrement rapportés ?
Réalisée dans le cadre du projet AMIS (Accompagnement, Mobilité, Insertion et Sensibilisation), financé par l’Union européenne et le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, cette recherche a été conduite par le Centre d’Innovation et de Recherche pour le Développement (CIRD), en partenariat avec Expertise France. Les résultats ont été présentés ce vendredi à l’amphithéâtre Djibril Tamsir Niane de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia, en présence d’universitaires, d’étudiants, de représentants des autorités guinéennes et de l’ambassadeur de France en Guinée.
Pendant deux mois, une équipe de chercheurs a parcouru 18 localités à travers le pays, notamment à Forécariah, Boké, Kindia, Koundara, Mamou, Labé, Siguiri, Kankan et Nzérékoré. Plus de 700 personnes ont été interrogées lors de la première phase de l’enquête, avant l’organisation de restitutions régionales destinées à approfondir l’analyse.
Selon la présidente fondatrice du CIRD, la Dre Safiatou Diallo, l’objectif était de dépasser les explications strictement économiques généralement avancées pour comprendre les motivations des candidats à la migration. « Nous sommes allés voir les migrants de retour, les candidats potentiels à la migration, les autorités locales, les religieux, les acteurs de la société civile, mais aussi une catégorie tellement importante : les familles », a-t-elle expliqué.
Les témoignages recueillis révèlent une réalité complexe. Des mères ayant perdu leurs enfants en Méditerranée continuent parfois d’encourager d’autres membres de leur famille à partir. D’autres vivent dans l’incertitude, sans nouvelles de leurs proches disparus sur les routes migratoires.
L’étude conclut que les départs sont motivés non seulement par la recherche d’opportunités économiques, mais également par le prestige social, la reconnaissance communautaire et l’accomplissement personnel. « Quand vous êtes allé à l’étranger et que vous revenez, même s’il n’y a qu’une seule chaise, c’est à vous qu’on va la donner », rapporte la Dre Diallo pour illustrer la perception largement répandue du statut accordé aux migrants de retour.
Les chercheurs décrivent ainsi la migration comme « un fait social total », façonné par les attentes familiales, les représentations collectives et les normes sociales. Dans plusieurs communautés, partir à l’étranger demeure un symbole de réussite, indépendamment des risques encourus.
Près de 80 % des personnes interrogées considèrent l’Europe comme la destination idéale. Selon les auteurs de l’étude, cette préférence s’explique en partie par l’héritage historique de la colonisation et par l’image de puissance associée aux pays européens. « Aller en France, réussir ou ne pas réussir, c’est déjà un prestige », a souligné la PCA du CIRD.
L’enquête met également en évidence les difficultés rencontrées par les migrants de retour. Beaucoup reviennent après avoir épuisé les ressources familiales ou contracté d’importantes dettes. Faiblement accompagnés, certains se considèrent comme des « ratés » et envisagent de repartir malgré leurs expériences douloureuses.
Dans la région de Kindia, notamment à Madina Oula, le Dr Abdoulaye Fofana observe que les réussites visibles de migrants installés à l’étranger dans les années 1980 et 1990 ont progressivement influencé d’autres groupes sociaux. Il évoque également l’existence de réseaux facilitant les départs vers Bamako puis l’Afrique du Nord, ainsi que les espoirs de jeunes rêvant d’intégrer des clubs de football au Maroc, en Algérie ou en Tunisie.
À Forécariah, le Dr Fodé Bangoura rappelle que les mouvements migratoires font partie intégrante de l’histoire locale. « Les populations disent que Forécariah est une création de la migration », a-t-il affirmé.
Dans la région de Labé, le Dr Mamadou Sounoussy Diallo met en avant le rôle déterminant de la diaspora dans le développement local à travers les investissements dans l’éducation, la santé, l’accès à l’eau potable et l’énergie solaire. Toutefois, il estime qu’un retour non accompagné peut encourager de nouveaux départs. « Un retour non encadré incite à retourner et encourage d’autres à partir », a-t-il prévenu.
Face à ces constats, les chercheurs recommandent de renforcer les campagnes de sensibilisation adaptées aux réalités locales, d’impliquer davantage les migrants de retour dans les actions de prévention et de promouvoir des modèles de réussite construits en Guinée. Pour la Dre Safiatou Diallo, « forger un imaginaire local de réussite est important ».
Présent à la cérémonie, le directeur pays d’Expertise France en Guinée, Nicolas Huet, a rappelé que cette étude s’inscrit dans une démarche visant à mieux comprendre les dynamiques migratoires afin d’adapter les politiques publiques et les programmes d’accompagnement.
Le directeur général des Guinéens établis à l’étranger, Mamadou Saïtiou Barry, a pour sa part salué « une étude extrêmement importante », estimant que ses conclusions devraient contribuer à l’élaboration de stratégies plus efficaces. « Il faut faire comprendre à la jeunesse qu’il n’y a nulle part qui est mieux que chez soi. Avec les projets engagés aujourd’hui, l’avenir, c’est ici d’abord », a-t-il déclaré.
Au-delà des chiffres et des statistiques, cette étude révèle que la migration irrégulière est aussi une question de représentations sociales. Pour les chercheurs, répondre durablement au phénomène nécessitera non seulement d’améliorer les conditions de vie des populations, mais également de transformer les imaginaires qui continuent de faire du départ vers l’étranger un puissant marqueur de réussite sociale.
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