Grand entretien avec Mamadou Pathé Dieng sur le Bac 2026, l’avenir des nouveaux bacheliers, l’enseignement supérieur, la formation professionnelle, l’emploi et les défis de l’éducation en Guinée.
Les résultats du Baccalauréat 2026 ouvrent une nouvelle séquence pour le système éducatif guinéen. Après la session ordinaire et l’introduction du rattrapage, des dizaines de milliers de jeunes doivent désormais poursuivre leur parcours dans l’enseignement supérieur ou la formation professionnelle. Mais derrière la satisfaction des familles se pose une question beaucoup plus importante : que va faire la Guinée de cette nouvelle génération ?
Pour en parler, nous recevons Mamadou Pathé Dieng, Président du Conseil d’administration du Groupe Ahmadou Dieng, entrepreneur et acteur de l’enseignement privé guinéen depuis près de vingt ans.
Educationactu.com : Record historique : le mot n’est-il pas trop fort ?
Mamadou Pathé Dieng : Non. Regardez les chiffres.
Sur les cinq dernières années, la Guinée a produit en moyenne environ 19 000 bacheliers par an : moins de 20 000 en 2021, moins de 9 000 en 2022, 25 668 en 2023, 20 660 en 2024 et 22 351 en 2025.
En 2026, nous en enregistrons 48 591 dès la session ordinaire, soit deux fois et demie cette moyenne. Avec les 15 491 admis du rattrapage, nous atteignons 64 082 : plus de trois fois la moyenne historique. La seule session de rattrapage a produit plus de bacheliers que l’ensemble du Bac 2022.
Mais le plus important n’est pas le record en soi. C’est le changement d’échelle. Nous ne raisonnons plus en milliers de bacheliers, mais en dizaines de milliers. Cela change tout : la planification des capacités d’accueil, le nombre d’enseignants à mobiliser, les infrastructures et le système d’orientation.
Educationactu.com : Pouvez-vous nous rappeler votre parcours et votre engagement dans l’éducation ?
Mamadou Pathé Dieng : Je suis un entrepreneur guinéen qui a choisi, il y a près de vingt ans, d’investir dans le secteur éducatif.
Après mes études et une première carrière aux États-Unis dans le secteur bancaire, je suis rentré au pays. Nous avons créé l’Université Ahmadou Dieng, agréée en 2006 et ouverte en 2007. Depuis, notre engagement s’est élargi à la formation professionnelle et à l’enseignement scolaire sur trois campus : Coyah, Conakry et Labé. Plus de 20 000 jeunes Guinéens ont été formés chez nous, et notre institut de formation en santé a reçu en 2025 le prix Gabriel Sultan de la meilleure école de santé de Guinée.
Je parle donc de l’éducation avec optimisme, mais avec le regard d’un praticien qui vit ces réalités chaque jour sur le terrain.
Educationactu.com : Sur les réseaux sociaux, plusieurs voix affirment que le niveau a baissé et que le Bac a été « bradé ». Que leur répondez-vous ?
Mamadou Pathé Dieng : Regardons les données factuelles avant de conclure.
À la session ordinaire, 48 591 admis sur 130 110 candidats représentent un taux de réussite de 37 %. On ne « donne » pas un diplôme que 63 % des candidats n’obtiennent pas.
Le rattrapage n’a pas non plus été une session de complaisance. Il était strictement réservé aux candidats ayant obtenu une moyenne comprise entre 8,50 et 9,99 de moyenne.
Malgré cette sélection, près d’un candidat sur deux a échoué (53 % de réussite). Les admis obtiennent le même diplôme et les mêmes possibilités d’orientation que leurs camarades de la session de juillet.
Même en cumulant les deux sessions, le taux de réussite global s’établit à 49 %, soit un candidat sur deux. C’est le signe d’un examen exigeant qui a simplement offert une seconde chance à ceux qui étaient aux portes de la réussite.
Educationactu.com : Concrètement, qu’est-ce que ce flux de 64 000 bacheliers implique pour la Guinée ?
Mamadou Pathé Dieng : Il implique trois réalités majeures :
D’abord, ce flux de bacheliers représente une opportunité historique pour le pays. Nos ressources minières sont exceptionnelles et le projet Simandou va transformer la Guinée. Cependant, un gisement minier ne vaut que par le capital humain qui le valorise : sans géologues, ingénieurs, électromécaniciens, comptables ou juristes locaux, nous ne saurions tirer pleinement profit de nos richesses. Les nations ayant réussi leur transition minière, telles que le Botswana, le Chili ou la Malaisie, ont toutes formé massivement les compétences nécessaires. En injectant 64 000 jeunes dans ce circuit, dont 21 333 issus de la filière Sciences mathématiques essentielle pour l’ingénierie, le numérique et la médecine, la Guinée pose les bases de cette transformation.
Ensuite, l’arrivée de cette cohorte constitue un défi immédiat de capacités d’accueil. Ces dizaines de milliers de diplômés s’apprêtent à intégrer l’enseignement supérieur et la formation professionnelle. Pour réussir cet accueil, il est indispensable de mobiliser rapidement des places, des enseignants et des équipements de laboratoire, tout en garantissant un système d’orientation rigoureux et transparent à travers la plateforme ParcourSup Guinée.
Enfin, ces statistiques lancent un signal d’alerte majeur sur la parité dans notre système éducatif. Sur l’ensemble des admis, seules 19 258 sont des jeunes filles, soit à peine 30 % de l’effectif global. Ce déséquilibre ne provient pas de leur niveau académique, mais d’une forte déperdition scolaire survenant bien avant la classe de terminale. Il s’agit dès lors d’une urgence nationale d’agir en amont afin de retenir les jeunes filles à l’école et de leur garantir les mêmes chances de réussite.
Educationactu.com : Le système éducatif national est-il prêt à accueillir cette cohorte ?
Mamadou Pathé Dieng : Oui, à condition d’adopter une approche systémique et nationale.
L’État a réalisé des investissements importants dans le secteur public, mais le réseau des établissements privés dispose également d’infrastructures, de laboratoires et de capacités d’accueil disponibles. Le public et le privé sont deux leviers complémentaires d’un même système national.
L’exigence centrale doit rester la qualité. Avec l’arrêté de novembre 2025 sur la Licence, le travail de l’Agence Nationale d’Assurance Qualité (ANAQ) et la plateforme ParcourSup Guinée, le cadre réglementaire est posé : tout établissement répondant aux normes doit contribuer à l’effort national.
Educationactu.com : L’État avait déjà orienté des bacheliers vers le secteur privé dans le passé. Quel bilan en tirez-vous ?
Mamadou Pathé Dieng : Un bilan riche d’enseignements.
À l’époque, cette décision a permis de former une génération entière qui constitue aujourd’hui l’armature des cadres, entrepreneurs et décideurs du pays. Cependant, les retards de paiement de l’État ont lourdement pesé sur la santé financière des établissements privés.
La leçon à en tirer est simple : l’éducation doit être traitée comme un investissement stratégique sanctuarisé, et non comme une dépense budgétaire variable.
Educationactu.com : Recommandez-vous de renouveler ce partenariat public-privé aujourd’hui ?
Mamadou Pathé Dieng : Oui, mais sur des bases renouvelées, fondées sur la performance et le contrôle qualité.
Je propose un partenariat où l’État définit les besoins stratégiques, l’ANAQ accrédite les filières, et la plateforme ParcourSup gère l’orientation vers les établissements publics et privés qualifiés. Le secteur privé demande à être évalué et contrôlé avec la plus grande rigueur.
Les textes récents vont dans le bon sens : les nouveaux règlements du LMD et le futur examen national pour le Diplôme Universitaire de Technologie (DUT) imposeront les mêmes épreuves et les mêmes standards aux étudiants du public et du privé. Il reste désormais à concrétiser l’intégration des établissements privés accrédités dans le système d’orientation et d’attribution des bourses dès cette année académique 2026-2027.
Educationactu.com : Au-delà de la gestion de cette cohorte, quelles réformes structurelles préconisez-vous ?
Mamadou Pathé Dieng : Je préconise trois réformes prioritaires :
En premier lieu, la digitalisation intégrale de l’évaluation constitue un pilier fondamental de cette modernisation. Le déploiement de plateformes numériques nationales dédiées à l’apprentissage et à la gestion automatisée des notes permettra d’éliminer définitivement les erreurs manuelles et de sécuriser l’ensemble du parcours scolaire des élèves.
Ensuite, la réorganisation des examens nationaux s’impose pour optimiser les ressources de l’État. En remplaçant le Certificat d’Études Élémentaires (CEE) par un système de contrôle continu entièrement numérisé, l’Administration pourra concentrer ses efforts logistiques et financiers sur la tenue rigoureuse du BEPC et du Baccalauréat.
Enfin, la création de centres d’examens numériques préfectoraux viendra parachever cette transformation sur tout le territoire. Équipée d’infrastructures sécurisées, chaque préfecture pourra organiser des évaluations informatisées sous forme de QCM tirés de banques de questions nationales, garantissant une correction instantanée et une flexibilité accrue dans le calendrier des sessions.
Educationactu.com : Quelles mesures spécifiques proposez-vous pour l’accompagnement des élèves et la pédagogie ?
Mamadou Pathé Dieng : Il ya deux leviers majeurs :
D’une part, la mise en place d’une incitation financière à la performance représente un levier d’action prioritaire. En s’inspirant des programmes d’allocations conditionnelles, il s’agit de verser des bourses de mérite directement aux élèves et étudiants qui atteignent leurs objectifs académiques, offrant ainsi un mécanisme particulièrement puissant pour encourager le maintien des jeunes filles dans le système éducatif.
D’autre part, l’intégration de l’intelligence artificielle ouvre des perspectives pédagogiques inédites pour le système scolaire. Employée comme tuteur personnalisé pour accompagner chaque élève dans son apprentissage et comme outil de formation continue pour le corps enseignant, l’IA permet de compenser efficacement le manque d’encadrement pédagogique dans les régions les plus défavorisées.
Educationactu.com : Quel est votre message à l’endroit des autorités publiques ?
Mamadou Pathé Dieng : Je tiens à saluer le travail méthodique accompli par le Gouvernement. La tenue rigoureuse des examens, la publication rapide des données statistiques, ainsi que les réformes engagées par le ministère de l’Enseignement supérieur (cadre LMD, projets MPS-30 et MPS-32 dans la vision Simandou 2040) témoignent d’une volonté de refondation systémique.
Mon message est clair : il faut maintenir ce cap, consolider les mécanismes d’assurance qualité et associer l’ensemble des acteurs nationaux, publics comme privés, pour transformer cet élan en résultats durables pour la Guinée.
Educationactu.com : Le système éducatif a-t-il surmonté l’ensemble de ses défis ?
Mamadou Pathé Dieng : Les défis restent importants : la qualification des enseignants, le niveau d’équipement des laboratoires, la résorption des disparités régionales et l’amélioration de l’insertion professionnelle demeurent des chantiers prioritaires. Reconnaître les progrès accomplis doit nous encourager à redoubler d’exigence.
Educationactu.com : Quel message adressez-vous aux 64 082 nouveaux bacheliers ?
Mamadou Pathé Dieng : Ce Baccalauréat est un point de départ. J’invite chaque lauréat à choisir sa voie avec discernement, à maîtriser les outils numériques et les langues internationales, et à développer des compétences concrètes. La véritable richesse de la Guinée réside dans la qualification, la rigueur et l’engagement de sa jeunesse.

Propos recueillis par SOW Telico pour Educationactu.com














