L’adoption de la Loi d’Orientation de la Recherche et de l’Innovation (LORI) par le Conseil National de la Transition (CNT) marque une rupture épistémologique et politique majeure dans la trajectoire de l’État guinéen.
En érigeant la science et l’innovation en priorités régaliennes, la Guinée consacre le principe d’une souveraineté intellectuelle, entendue comme la capacité d’une nation à produire ses propres savoirs, à maîtriser ses instruments de connaissance et à orienter sa modernité selon ses propres rationalités.
Cet article propose une analyse politico-philosophique de cette mutation, à la croisée des théories de l’État cognitif, de la gouvernance scientifique et de la pensée africaine du développement.
La LORI s’y présente comme un acte fondateur : la réconciliation entre la pensée et le pouvoir, entre la recherche et la République, entre la vérité et la décision publique.
Aux origines d’un tournant : de la dépendance cognitive à la volonté de savoir
L’histoire politique africaine, de la colonisation à la mondialisation, est traversée par un paradoxe : celui d’États juridiquement indépendants mais épistémiquement dépendants. Les structures de production du savoir sont restées longtemps extérieures aux logiques nationales. Les paradigmes de développement ont été importés, les cadres d’analyse mimétiques, les politiques publiques dictées par des rationalités exogènes. Or, comme l’enseignait Raymond Aron, toute politique de puissance est d’abord une politique de connaissance.
En ce sens, la LORI guinéenne s’inscrit dans une logique de désaliénation cognitive : elle vise à reconstruire les instruments intellectuels de la souveraineté, à permettre à la nation de se penser par elle-même et pour elle-même. La science, ici, n’est pas simplement une activité sectorielle : elle devient une fonction vitale de l’État moderne. Elle fonde la légitimité de la décision publique, structure la capacité de planification et redéfinit le rapport du pouvoir à la vérité.
La naissance d’un État cognitif : science, pouvoir et légitimité
La grande transformation qui s’opère à travers la LORI réside dans le passage d’un État administrateur à un État cognitif. Le premier gère ; le second comprend. Le premier exécute ; le second oriente, éclaire, évalue. Dans les démocraties modernes, la légitimité politique ne se réduit plus à la représentation : elle repose sur la compétence cognitive de l’État. Celui-ci doit démontrer qu’il sait, qu’il anticipe, qu’il mesure bref, qu’il pense.
En adoptant cette loi, la Guinée affirme que la gouvernance scientifique n’est pas un luxe, mais une condition d’existence de l’État rationnel. La création d’un Fonds national de la recherche, la valorisation de la propriété intellectuelle, la reconnaissance du statut du chercheur et la mise en réseau des institutions scientifiques constituent les pierres angulaires de cette mutation. C’est l’avènement d’une nouvelle forme de puissance publique : la puissance cognitive, qui se mesure moins à la force coercitive qu’à la capacité de concevoir des solutions endogènes et durables.
La recherche comme architecture du développement
L’économie mondiale contemporaine repose sur une loi simple mais implacable : celui qui ne produit pas le savoir consomme celui des autres. Le capital intellectuel est devenu la première richesse des nations, la plus invisible et la plus déterminante.
La Guinée, riche de ses ressources naturelles, choisit ici la voie exigeante du développement par la connaissance. Elle prend acte que le véritable sous-développement n’est pas économique, mais cognitif qu’il réside dans l’incapacité à transformer la ressource en concept, la donnée en projet, le savoir en politique.
Ainsi, la LORI ne se contente pas d’instituer un cadre légal : elle consacre une philosophie du développement, celle que Joseph Ki-Zerbo appelait “la genèse intérieure du progrès”. L’État, loin d’être un gestionnaire passif, devient un architecte du savoir collectif, un catalyseur des intelligences dispersées, un garant de la continuité scientifique.
L’alliance du politique et du savant : la méthode du Ministre Alpha Bacar Barry
Il est rare, dans l’histoire des politiques publiques africaines, de voir émerger une synergie aussi féconde entre la vision politique et la rationalité scientifique. Sous la conduite du Ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche Scientifique et de l’innovation Alpha Bacar Barry, la recherche cesse d’être perçue comme un appendice académique pour redevenir une mission régalienne. Sa présentation devant le Conseil National de la Transition fut moins une défense technique qu’un acte de foi républicaine : “écrire une page décisive de l’histoire scientifique de la Nation”, disait-il.
Cette posture n’est pas anodine. Elle traduit une conception du pouvoir comme pédagogie du savoir, où le ministre n’est plus un simple exécutant, mais un médiateur entre la science et l’État. Une posture qui mérite respect et considération.
Le Président du Conseil National de la Transition, Dr Dansa Kourouma, et les honorables Conseillers, en adoptant et en saluant cette démarche, ont légitimé une alliance inédite : celle qui reconnaît que la recherche n’est pas une dépense, mais un investissement stratégique dans la durée de la Nation.
Entre vision politique et philosophie du savoir
Toute loi d’orientation est, au fond, une vision du monde pas que d’un État. La LORI, en redéfinissant le rapport de la Guinée à la science, porte une double ambition : penser la souveraineté et civiliser la modernité. Elle rejoint la conviction de Cheikh Anta Diop selon laquelle la renaissance africaine ne saurait être que scientifique, et l’intuition de Michel Foucault pour qui le savoir est un acte de pouvoir.
Cette loi engage donc la Guinée dans une gouvernance réflexive, où chaque politique publique doit être informée par la recherche, évaluée par l’expertise, et corrigée par la preuve. C’est la fin du volontarisme sans connaissance et du développement sans méthode.
Mais plus encore, elle introduit une dimension anthropologique : celle de la reconquête du respect de soi par la pensée. La Nation qui pense par elle-même recouvre son identité, non pas en se fermant au monde, mais en y entrant avec la dignité de sa propre intelligence.
Défis de l’avenir : l’éthique, le financement et la temporalité
Une loi, si ambitieuse soit-elle, n’est qu’un horizon si elle ne s’accompagne pas d’un écosystème viable. Trois défis majeurs se dessinent :
- L’éthique de la recherche, qui doit garantir la liberté intellectuelle et la probité scientifique.
- Le financement durable, sans lequel la recherche demeure un vœu pieux.
- La temporalité politique, souvent incompatible avec la lenteur nécessaire du travail scientifique.
L’État guinéen à travers le Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation devra donc inventer une forme de patience stratégique : accepter que la recherche ne produise pas des résultats immédiats, mais qu’elle fonde, dans la durée, la continuité de la Nation pensante.
La science comme horizon de souveraineté
‘‘La LORI n’est pas une loi ordinaire. Elle est un manifeste. Elle scelle le passage de la Guinée du règne de la matière à celui de l’esprit, du gouvernement des hommes au gouvernement des intelligences. Elle proclame, dans une langue que comprendront les peuples libres, que la véritable indépendance est celle de la pensée. Et c’est peut-être là le plus grand acte de puissance qu’une Nation puisse poser : déclarer que son avenir se construira non dans l’imitation, mais dans la création éclairée.’’
La Guinée entre ainsi dans l’histoire par la grande porte de la raison. Et s’il fallait résumer cet événement en une seule phrase, empruntée à Victor Hugo, ce serait celle-ci : “Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ceux qui luttent pour la lumière.”
La Guinée a choisi la lumière ; il lui appartient désormais d’en être la flamme.
Par Christian Desco CONDE, Politologue, Enseignant-chercheur à l’Université Général Lansana Conte de Sonfonia Conakry

























