C‘est une hémorragie intellectuelle qui ne passe pas. Dakar s’inquiète officiellement du recrutement d’une soixantaine d’enseignants-chercheurs sénégalais par les universités publiques guinéennes. Entre menaces de sanctions et crise de vocation, ce transfert de compétences sans précédent met en lumière la précarité du statut des universitaires au pays de la Teranga.
Une circulaire ministérielle aux allures de rappel à l’ordre
L’alerte est venue du sommet de l’État. Dans une note circulaire qui fait grand bruit, le ministre sénégalais de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation a saisi les recteurs d’universités. Le constat est sans appel : 59 enseignants-chercheurs auraient « déserté » leurs postes pour intégrer la fonction publique de la Guinée voisine.
Pour les autorités sénégalaises, cet enrôlement outre-frontière constitue une violation flagrante des textes en vigueur. Le ministre exige désormais des explications précises et n’exclut pas des sanctions disciplinaires à l’encontre de ceux qui ont franchi le Rubicon sans autorisation préalable.
Entre « fuite de cerveaux » et quête de dignité
Pourquoi des universitaires établis choisissent-ils de s’expatrier chez le voisin guinéen ? Pour le professeur Mor Gassama, économiste à l’université Cheikh-Anta-Diop (UCAD), le phénomène est le symptôme d’un mal plus profond. Loin d’être une simple trahison administrative, cette migration est avant tout une « recherche permanente de meilleures conditions de vie ».
Selon l’économiste, si l’État veut conserver son élite intellectuelle et garantir sa performance, il doit impérativement revoir l’accompagnement financier et logistique des enseignants-chercheurs.
Le front social en ébullition
Le Syndicat autonome des enseignants du supérieur (SAES), pilier de la défense du corps professoral, ne compte pas rester spectateur. Une réaction officielle est attendue en fin de semaine. En coulisses, la colère gronde. Plusieurs sources syndicales pointent du doigt des retards de paiement de salaires et une dégradation constante de l’environnement de travail dans les facultés sénégalaises.
Ce bras de fer entre le ministère et les « déserteurs » pose une question fondamentale : au-delà des sanctions juridiques, le Sénégal a-t-il les moyens de retenir ses talents face à une concurrence régionale de plus en plus offensive ?
Comparatif des rémunérations mensuelles (estimations 2026)
Le tableau ci-dessous compare les salaires nets moyens (primes incluses) entre les deux pays. Les montants sont exprimés en Francs CFA (XOF) pour faciliter la comparaison (taux de change indicatif : 1 GNF ≈ 0,07 XOF).
| Grade / Titre | Sénégal (Net mensuel) | Guinée (Net mensuel) | Écart indicatif |
| Assistant / Jeune Docteur | 650 000 — 850 000 XOF | 560 000 — 1 100 000 XOF* | Variable selon profil |
| Maître de Conférences | 1 100 000 — 1 500 000 XOF | 1 800 000 — 2 600 000 XOF | + 60% en Guinée |
| Professeur Titulaire | 1 600 000 — 2 200 000 XOF | 3 000 000 — 4 500 000 XOF | + 100% en Guinée |
*Note : En Guinée, les salaires varient fortement entre le personnel local (souvent moins payé) et les « recrues stratégiques » ou contractuels étrangers bénéficiant de décrets spéciaux (comme le décret D/2024/027).
Pourquoi la Guinée devient-elle un « Eldorado » ?
Le paradoxe est frappant : alors que le coût de la vie est globalement moins élevé à Conakry qu’à Dakar, les salaires proposés aux profils « Ph.D » par le ministère guinéen de l’Enseignement supérieur ont bondi.
- La stratégie de « l’accord spécifique » : Pour combler son déficit d’enseignants qualifiés, la Guinée propose des contrats pouvant aller jusqu’à 240 millions de GNF par an (environ 16,8 millions de FCFA) pour certains profils, dépassant largement les plafonds sénégalais.
- La crise des paiements au Sénégal : Comme mentionné dans l’article, le Sénégal fait face à des retards de paiement et une érosion du pouvoir d’achat. Un professeur sénégalais peut voir son salaire multiplié par deux ou trois en traversant la frontière.
- L’attractivité du grade : La Guinée offre des facilités d’insertion dans les hauts grades (Maître de Conférences) pour les docteurs sénégalais qui peinent parfois à progresser dans le système saturé de l’UCAD ou de l’UGB.
L’enjeu de la souveraineté scientifique
Pour le Sénégal, le risque n’est pas seulement financier, il est structurel. Perdre 59 chercheurs en un bloc, c’est mettre en péril l’encadrement des doctorants et la qualité des diplômes nationaux. C’est ce qui explique la fermeté de la circulaire ministérielle de ce début d’année.
RFI et Educationactu.com

























