Enseignant-chercheur en sciences économiques et de gestion, Abdoul Gadiri Kaba revient sur son parcours à la croisée de la recherche académique et de l’action publique. Dans cet entretien exclusif accordé à Educationactu.com, il détaille les coulisses de ses travaux sur la gouvernance publique à l’ère du numérique, partage sa vision de la coopération scientifique internationale et livre un plaidoyer pour une véritable souveraineté des compétences en Guinée.
Educationactu.com : Présentez-vous à nos lecteurs.
Je suis Abdoul Gadiri Kaba, enseignant-chercheur en sciences économiques et de gestion, également praticien du management en général, et du management public en particulier. Mon parcours s’est construit à l’intersection de deux univers qui, à mes yeux, doivent davantage dialoguer : la recherche académique et l’action publique.
Mes centres de recherche portent principalement sur la gouvernance et la performance des organisations publiques, auxquelles s’ajoutent aujourd’hui les problématiques de transformation numérique, d’innovation managériale et d’intelligence artificielle, qui sont de nouvelles dimensions qui embrassent nos vies.
Ce qui m’intéresse fondamentalement, ce n’est pas seulement de décrire le fonctionnement de nos organisations, mais d’essayer de comprendre leur fonctionnement, notamment pourquoi certaines réformes produisent les résultats attendus tandis que d’autres, pourtant pertinentes dans leur conception, rencontrent des difficultés dans leur mise en œuvre.
C’est dans cet espace, entre théorie et réalité institutionnelle, que se situe ma démarche de chercheur.
Educationactu.com : Comment est né ce travail avec le Dr Sékou Keita de l’Université de Kankan sur la gouvernance publique à l’ère du numérique ? Qu’est-ce qui vous a poussés à choisir cette thématique précise sur les organisations publiques guinéennes ?
Le point de départ a été un paradoxe.
D’un côté, nous assistons en Guinée, comme ailleurs en Afrique, à une accélération des initiatives de digitalisation de l’action publique ; de l’autre, cette progression technologique ne se traduit pas automatiquement par une amélioration équivalente de la gouvernance et de la performance des organisations publiques. C’est précisément cette tension qui justifie scientifiquement notre curiosité et le questionnement qui s’en est suivi.
C’est cette même tension qui a nourri notre réflexion avec le Dr Sékou Keita de l’Université de Kankan. Nous nous sommes interrogés pourquoi des outils numériques potentiellement performants pouvaient produire des résultats différents selon les organisations et les environnements institutionnels dans lesquels ils étaient déployés. Nous avons progressivement déplacé la question de la technologie vers celle de l’organisation : derrière un outil numérique, il y a toujours des règles, des compétences, des processus, des responsabilités et une culture administrative.
Notre analyse nous a progressivement conduits à dépasser une lecture strictement technologique du phénomène. Derrière toute transformation numérique se trouvent des institutions, des règles, des compétences, des capacités organisationnelles et des mécanismes de gouvernance qui peuvent en amplifier ou, au contraire, en limiter les effets.
C’est pourquoi nous avons choisi d’articuler gouvernance publique, transformation numérique, capacités dynamiques, intelligence artificielle et performance administrative. Le cas guinéen nous paraissait particulièrement pertinent, car il permet d’observer simultanément une dynamique croissante de modernisation numérique et la persistance de contraintes institutionnelles susceptibles d’en conditionner les résultats.
Notre travail défend donc une idée essentielle : la transformation numérique est moins une affaire d’outils qu’une transformation de la capacité de l’État à organiser, décider, apprendre et servir. La Guinée nous offre, à cet égard, un terrain intellectuellement fécond.
Educationactu.com : Vous dites que ce prix a été décerné à la Guinée devant 32 autres pays plutôt qu’à vous-même. Concrètement, comment cette reconnaissance peut-elle rejaillir sur la visibilité de la recherche guinéenne à l’international ?
Je voudrais d’abord apporter une précision importante. Un prix scientifique récompense une personne ou un groupe de personnes pour un travail accompli. Donc ce n’était pas une compétition entre nations.
En revanche, lorsqu’un travail porté par des chercheurs guinéens est distingué dans un espace réunissant des participants de nombreuses nationalités, évidemment cela produit un effet de visibilité qui dépasse naturellement les auteurs et honore le pays.
Des chercheurs découvrent nos problématiques. Des échanges commencent. Des contacts sont établis. Des possibilités de publication ou de coopération peuvent émerger. C’est ainsi que se construit progressivement une présence scientifique internationale.
Le véritable enjeu est donc celui de la continuité. Une distinction isolée attire l’attention ; une production régulière construit une réputation.
J’aimerais que nous arrivions à un stade où la Guinée soit identifiée non seulement pour les sujets sur lesquels elle peut constituer un terrain de recherche, mais également pour les concepts, les analyses et les solutions scientifiques que ses propres chercheurs apportent à la Guinée, à l’Afrique et au monde.
C’est là, selon moi, que commence le véritable rayonnement académique.
Educationactu.com : Vous évoquez des projets de coécriture avec des chercheurs canadien, marocain et sénégalais. Quels enseignements tirez-vous de ces collaborations internationales, et comment un jeune chercheur guinéen peut-il aujourd’hui accéder à ce type de réseaux ?
Je voudrais noter avant tout que la recherche scientifique n’est jamais l’œuvre d’un seul esprit : elle naît, grandit et s’accomplit dans la force du collectif, là où le partage des savoirs permet d’aller plus loin que ce qu’aucun chercheur ne pourrait atteindre isolément.
Ces expériences m’ont appris quelque chose d’important : une collaboration scientifique internationale commence rarement par la nationalité ; elle commence par une question de recherche partagée.
Lorsque deux chercheurs découvrent qu’ils travaillent sur des problématiques complémentaires, qu’ils partagent certaines préoccupations théoriques ou qu’ils peuvent confronter deux terrains différents, la collaboration devient naturellement intéressante.
Travailler avec des collègues issus d’autres systèmes universitaires m’oblige également à sortir de mes habitudes : les références ne sont pas toujours les mêmes, les méthodes peuvent différer et les exigences rédactionnelles aussi. C’est précisément cette différence qui est enrichissante.
Pour les jeunes chercheurs guinéens, je conseillerais donc de ne pas chercher d’abord « un réseau international ». Il faut d’abord construire une identité scientifique identifiable. Il faut se démarquer par la pertinence des thématiques abordées, la qualité de la production scientifique. Posez-vous la question : sur quoi travaillez-vous ? Quelle expertise développez-vous ? Quelle valeur pouvez-vous apporter à une équipe ?
Ensuite viennent peu à peu la participation aux rencontres scientifiques journées scientifiques, colloques, congrès d’abord au niveau national, puis progressivement au niveau international. Métaphoriquement, ces rencontres sont comme des marchés, et les résultats scientifiques sont comme des produits à vendre : si votre produit est de qualité, il y aura toujours un preneur.
Dans la recherche, le réseau est rarement le point de départ. Il devient souvent la conséquence de la qualité et de la constance du travail.
Educationactu.com : En quoi, selon vous, la Simandou Academy peut-elle concrètement changer la donne pour la prochaine génération de chercheurs guinéens ? Quels résultats attendez-vous d’ici cinq ou dix ans ?
Je considère Simandou Academy comme un laboratoire, et je le jaugerais à travers un indicateur très simple : dans dix ans, quelles compétences que nous importons aujourd’hui serons-nous capables de produire nous-mêmes ?
C’est, à mes yeux, la question décisive.
Une initiative de cette nature peut devenir stratégique si elle ne se limite pas à délivrer des formations, mais contribue à constituer des filières nationales d’expertise : ingénieurs, spécialistes du numérique, chercheurs, techniciens hautement qualifiés, spécialistes en management public et privé, experts environnementaux, logisticiens, managers de grands projets et entrepreneurs technologiques.
Il faudra également créer des passerelles entre formation, recherche et industrie. Un apprenant doit pouvoir travailler sur des problèmes réels, un chercheur accéder aux données pertinentes et une entreprise trouver localement les solutions et compétences dont elle a besoin.
À cinq ou dix ans, je souhaiterais que l’on puisse mesurer les résultats non au nombre de personnes formées, mais à travers les emplois qualifiés occupés par des Guinéens, les innovations produites, les expertises nationales constituées et les solutions développées localement.
C’est ainsi que l’on passe d’un projet de formation à une véritable politique de souveraineté des compétences.
Educationactu.com : Au-delà des politiques de revalorisation saluées, quels sont aujourd’hui les principaux freins auxquels font face les chercheurs guinéens dans leur travail au quotidien ?
Je distinguerais trois niveaux.
Le premier est matériel : disponibilité des financements, équipements, accès à la documentation scientifique, données, logiciels spécialisés et infrastructures de recherche.
Le deuxième est institutionnel : capacité à structurer des équipes de recherche durables, à financer des projets sur appels compétitifs à l’image du PRIG qui est déjà encourageant, à accompagner les publications et à développer des partenariats internationaux stables.
Le troisième niveau, probablement le moins visible mais non moins déterminant, concerne ce que l’on pourrait qualifier de « temps scientifique ». La recherche exige, par essence, un temps relativement long : celui nécessaire à la maîtrise des outils méthodologiques, à la lecture et à l’actualisation des connaissances, aux investigations de terrain, au traitement, à l’analyse et à l’interprétation des données, puis à la rédaction, à la révision et à l’amélioration continue des travaux. La production scientifique est ainsi un processus itératif qui exige rigueur, disponibilité intellectuelle et persévérance.
Or, lorsque le chercheur est durablement absorbé par des charges administratives, pédagogiques ou par diverses contraintes matérielles, ce temps indispensable se trouve considérablement réduit, avec des effets directs sur sa capacité à produire régulièrement des travaux scientifiques de qualité.
Il apparaît dès lors nécessaire d’institutionnaliser et de consacrer un temps effectivement dédié à la recherche, tout en renforçant les capacités méthodologiques des chercheurs, leur mobilité scientifique et les dispositifs d’accompagnement de la production scientifique, depuis la conception des projets jusqu’à la publication ainsi qu’à la valorisation des résultats.
La question ne devrait donc plus être uniquement : « Combien rémunérons-nous le chercheur ? » Elle doit aussi devenir : « Quelles conditions institutionnelles, matérielles et intellectuelles lui offrons-nous pour lui permettre de produire durablement une recherche de qualité ? »
Car revaloriser le chercheur est indispensable ; lui donner les moyens, les compétences et surtout le temps de chercher est tout aussi essentiel. C’est ce changement de perspective qui me paraît déterminant.
Educationactu.com : Votre conclusion.
Je voudrais terminer sur une idée qui me paraît essentielle pour notre génération.
Pendant longtemps, nous avons surtout pensé le développement de la Guinée sur la base de théories importées et non adaptées, à partir de ce que notre territoire possède : minerais, terres, eau, potentiel énergétique. Tout cela est évidemment considérable.
Mais le XXIᵉ siècle nous impose une tout autre question : que savons-nous faire de ce que nous possédons ? C’est ici que l’éducation, l’endogénéisation, la recherche, l’innovation et l’acquisition de compétences essentielles prennent tout leur sens et deviennent décisives.
Un pays peut disposer de ressources exceptionnelles et demeurer dépendant du savoir des autres pour les transformer. À l’inverse, lorsqu’il maîtrise la connaissance, il augmente considérablement sa capacité à choisir son avenir et à décupler la valeur ajoutée.
C’est pourquoi je crois que le prochain grand chantier guinéen sera aussi celui de l’intelligence collective : former davantage, rechercher davantage, connecter nos chercheurs au monde, documenter nos propres réalités et produire des solutions adaptées à nos besoins.
Et aux jeunes chercheurs, je laisserais simplement cette conviction :
Ne cherchez pas d’abord à être reconnus. Cherchez à devenir utiles, voire incontournables. Travaillez suffisamment vos idées pour qu’elles puissent éclairer et/ou résoudre un problème, améliorer une institution ou ouvrir une voie nouvelle. La connaissance, une fois créée ou acquise, ne prend véritablement tout son sens que lorsqu’elle se transforme en capacité d’agir, en source d’opportunités et en levier de solutions au service de l’intérêt collectif.
Interview réalisée par SOW Télico ,pour Educationactu.com










